Prolégomènes

 

L’homme semble jouer aujourd’hui à l’apprenti sorcier. En effet, l’évolution des techniques est de plus en plus rapide et leurs impacts paraissent de moins en moins contrôlés. Le développement des biotechnologies et leurs interventions potentielles sur l'ensemble des êtres vivants soulèvent d'importantes questions éthiques ; les pollutions liées au développement des productions agricoles et industrielles intensives avec leurs effets sur l'environnement naturel de la planète inquiètent ; l'urbanisation qui se généralise dans le monde, avec des confrontations socioculturelles de plus en plus fréquentes et la difficile répartition de ressources naturelles face à des besoins croissants entraînent des tensions croissantes entre communautés voisines.

Cependant, l'une des préoccupations majeures, comme véritable source de fracture sociale, reste le chômage pour une partie importante de la population. Cette préoccupation est universelle. Elle a d'ailleurs entraîné l’adoption en 1998 de la Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux dans le travail par la Conférence internationale du travail.

Le hasard a voulu que deux grands auteurs-interprêtes de chansons dites de variétés, Paulus et Georgius, aient résidé durant les IIIe et IVe Républiques à Bazoches-sur-Guyonne, l'un des villages du canton de Montfort l'Amaury dont j'ai écrit une histoire illustrée par des cartes postales. En recherchant les partitions de leurs chansons, j'ai découvert que beaucoup de métiers ont inspiré des paroliers de cette période.

Ainsi est née l'idée d'écrire une histoire des métiers illustrée, en particulier, par des chansons populaires. Plutôt que les chansons dites de métier ou d’atelier qui imitaient le bruit des outils ou qui étaient chantées tout en travaillant, les chansons dont les paroles décrivent la réalité quotidienne du métier m’ont semblées plus évocatrices. Certains métiers ont inspiré de multiples chansons parmi lesquelles je n’ai eu que l’embarras du choix. Pour d’autres, malheureusement le plus grand nombre, je n’en ai pas trouvé. Comme Gainsbourg a su chanter le poinçonneur du métro, cet ouvrage incitera peut être certains auteurs compositeurs à témoigner du monde actif qui les entoure.

Plusieurs ouvrages académiques ont certes été écrits sur l'histoire et la sociologie du travail ainsi que sur les corporations métiers, sur ce qui constituait la principale référence sociale.

Alors qu’on s'interroge à nouveau sur la nature et le sens du travail, que certains recherchent surtout une reconnaissance sociale par le biais d'un emploi, que d'autres se demandent s'il est vraiment nécessaire de lier le travail et la répartition des ressources disponibles, que des syndicalistes luttent pour préserver des avantages acquis et contestent la nouvelle flexibilité imposée par la mondialisation de l'économie pendant que d'autres proposent un partage du travail considéré comme un élément inextensible, que quelques-uns suggèrent même, avec nostalgie, de faire revivre des petits métiers disparus, le rappel de l'ampleur des évolutions passées me semble particulièrement important.

Avec l'accélération du progrès technique, le seul XXe siècle a vu naître et disparaître plusieurs métiers accomplis par des milliers de salariés. Ce fut en particulier le cas à l’aube de l’informatique dans les années 50 avec une série de métiers pour saisir et traiter les données comptables : la perforeuse, appelée également mécanographe, tapait sur une machine à clavier spéciale pour perforer des fiches cartonnées, la vérifieuse contrôlait avec une autre machine le travail de la perforeuse, la monitrice -responsable d’un atelier de perforeuses, de vérifieuses et d’opératrices d’enregistreurs- répartissait entre elles le travail. Dans le même temps, disparut le métier des standardistes, celui des télexistes, des pupitreurs et des speakerines de télévision.

Par contre, depuis le début des années 80, apparaissent de nouveaux métiers liés également à l’informatique et aux médias : les télé-opérateurs, facilitateurs (interfaces entre informaticiens et usagers), " gestionnaires-renderings " (gestionnaires de création d’images), game designers, " pixellistes ", vectorisateurs, dessinateurs-modelistes 3D, " webdesigners ",webmasters ", "web editors", " sycops " (animateurs de forums à distance), " dépanneurs hot-line " ou " support help desks ", ingénieurs et développeurs d’applicatifs multimédia, intégrateurs de solutions informatiques, " discount brokers " (routeurs d'ordres financiers), " day traders " (investisseurs via Internet en produits financiers très volatils), entreprenautes, arbitres-crédits, consultants fonctionnels, knowledge managers " (gestionnaires de connaissances). En 2000, ces nouveaux métiers représentent déjà en France plus de 5% des créations d’emplois ; certains sont tellement nouveaux -comme le cyberdocumentaliste dit également référenceur ou infomédiaire- que leur dénomination n’est, en cette fin de siècle, pas encore stabilisée.…

A partir de notre propre expérience et celle de nos proches, nous pouvons saisir l'ampleur des évolutions passées. Pour la rendre plus concrète, j'ai sciemment choisi d'aborder l'évolution du travail par une histoire anecdotique et illustrée des métiers pour exprimer l’ampleur des changements passés qui laisse augurer de celle que vivront nos enfants. Toute la question est de les y préparer, d'autant que le rythme des changements ne fera que s'accélérer.

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