Marchands de produits alimentaires
EpiciersLes épices, désignés assez vaguement sous la dénomination " avoir du poids ", étaient vendues par divers marchands, en particulier les regrattiers. En 1321, sous la présidence du prévôt Gilles Haquin, eut lieu en l'Hôtel de la Monnaie la justification du poids. L'étalon fut déposé en triple exemplaire au Châtelet, au poids le Roy et chez les grands épiciers qui, de ce jour, prirent le titre de gardes de l'étalon royal des poids et mesures. De ce fait, leurs jurés avaient la charge de contrôler tous les poids, balances et mesures à huiles des marchands de Paris et ses faubourgs.Les épiciers parisiens déposèrent les statuts de leur communauté de métier en 1450. On y mentionne pour la première fois l'existence au cloître Sainte Opportune d'un Hôtel de l'épicerie, sorte de halle où les marchands forains devaient soumettre au contrôle des jurés leurs marchandises. Nulle marchandise ne pouvait en sortir qu'après avoir été vendue dans le délai de huit jours, au besoin au rabais. Un arrêt de 1721 confirmera ces obligations qui s'imposaient à tous, y compris aux communautés religieuses et conventuelles. Ces statuts mentionnent également que les épiciers pouvaient confectionner pour leurs seuls besoins domestiques des chandelles de bougies, sorte d'allumettes de cire au nombre de 160 la livre.On accédait à la maîtrise d'épicier après 3 années d'apprentissage, 4 années de compagnonnage et la confection de bougies, cierges, flambeaux de cire ou de dragées de canelat (bâton de cannelle enroulé dans le sucre en forme de dragées) comme chef-d’œuvre.Les simples épiciers vendaient surtout de l'huile, des bougies, des clous de girofle et un peu de poivre. Le poivre fut longtemps aussi recherché que les métaux précieux, certains allant même jusqu'à payer leurs impôts avec des sacs de poivre blanc. Il était cependant recommandé de faire moudre le poivre devant soi car certains épiciers droguistes malhonnêtes n'hésitaient pas à vendre à la place des crottes de chiens pulvérisées...Les épiciers pouvaient vendre dans leur boutique les pois, fèves, lentilles, et autres légumes secs qu'ils cultivaient sur leurs terres situées hors de la prévôté de Paris. Par contre, il leur était interdit de vendre des huiles d'olive et huiles médicinales autrement qu'au poids ou en mesures de fer blanc flétries et étalonnées par les 2 gardes huiliers de l'étalon royal ainsi que de vendre autrement qu'en petites mesures le vinaigre qu'ils devaient acheter aux vinaigriers dans la limite de 30 pintes à la fois. Les boutiquiers spécialisés dans les produits propres à brûler la gorge comme le poivre et le gingembre étaient surnommés " épiciers d’enfer ".Divers arrêts du Parlement autorisèrent les épiciers parisiens à vendre et donner à boire des eaux-de-vie et autres liqueurs en dehors des heures de messe les dimanches et fêtes, de les distiller, de vendre du café, du thé, du sorbec (boisson composée de citron, sucre et ambre très appréciée en Orient) et du chocolat ainsi que des graines, des huiles, des lards, des conserves, du vinaigre. Ils étaient également autorisés à vendre en gros des jambons de Bayonne, Mayenne et Bordeaux, des cuisses d'oies et des petits lards autrement qu'en barrique.En 1484, pour une raison restée inconnue, Charles VIII décida de fusionner en une seule communauté épiciers, apothicaires, fabricants d'ouvrages de cire et fabricants de confitures. Toutefois, les statuts interdisaient le cumul de ces quatre spécialités pour lesquelles était exigé un chef-d’œuvre séparé, même en faisant appel à un compagnon versé dans la partie. Cette cohabitation sera la source de nombreux conflits du fait que les épiciers avaient tendance à abuser de leur surnombre. A Paris, les épiciers en gros de denrées coloniales, denrées qui allaient des pruneaux de Tours aux briquets phosphoriques, établirent au XIXe siècle leur quartier général dans la rue des Lombards, en prenant la place des confiseurs de chocolat et sucre de pomme.En 1844, Louis Huart, épicier détaillant se faisant qualifier de "épicier en fin", était on ne peut plus prévenant pour ses clients. A n'importe quelle heure du jour et quelquefois de la nuit, notre personnage se dérangeait de son dîner, de son souper ou de son sommeil pour vendre un briquet phosphorique à deux sous. Et quand bien même un passant n'aurait rien eu d'autre à lui demander que son chemin, il se serait empressé de le satisfaire en le reconduisant poliment jusqu'au seuil de sa porte comme s'il était un client important. Une serviabilité qu’on ne trouve plus guère…
Mort comme beaucoup d'autres sur les Côtes d’Argonne en 1916, l'ancien commis épicier Maurice Doublier avait écrit en 1897 " le Chant du commis épicier ", puis " la Chanson des arpètes " en 1900 avant de créer et animer à partir de 1905 le périodique révolutionnaire " La chanson ouvrière ".
Apothicaires et herboristes
Comme on l'a vu ci-dessus, le métier d'apothicaire fut longtemps très lié à celui d'épicier. On doit à Michel Duffeau, ancien garde juré de l'apothicairerie de Paris, la première pharmacopée écrite en français qui fut publiée en 1561 à Lyon pour les "inérudits" et les "tyrôcles", c'est-à-dire les apprentis.
Charles VIII avait cru bon de fusionner les apothicaires et les épiciers en une même communauté. Moins nombreux que les épiciers, mais de tempérament plus indépendant, et imbus de leur formation supérieure - les durées d'apprentissage et de compagnonnage étaient de 4 et 6 ans pour les apothicaires contre 3 et 4 ans pour les épiciers - les apothicaires obtinrent de Louis XII que l'élection des 6 jurés se fasse à la saint Nicolas en deux corps séparés. Le juré apothicaire devait se faire assister d'un médecin lors de ses tournées d'inspection. Les membres de cette communauté étaient exemptés du balayage des rues, du service du guet et de la cotisation due à ce sujet, sous prétexte qu'ils faisaient mieux la garde en accomplissant leur métier que ceux qui en étaient chargés !
L'apothicaire ne pouvait accéder à la maîtrise qu'à l'âge de 25 ans révolus. L'apprenti devait avoir étudié au préalable la grammaire (chez les Classiques, la grammaire des sciences philosophiques recouvrait les disciplines allant de la physique à l'astronomie, l'aérologie, la géologie, la géographie, l'hydrologie, la botanique et la zoologie). Le chef-d’œuvre comprenait un examen oral de 3 heures soutenu en présence de 9 interrogateurs apothicaires et médecins ainsi qu'une épreuve pratique consistant en une composition de poudres selon une recette proposée par les jurés. Jusqu'à son remariage, la veuve de l'apothicaire pouvait poursuivre l'activité qu'elle exerçait comme aide de son mari à condition qu'elle emploie un compagnon agréé par les maîtres jurés du métier et qu'elle prête le serment de bien faire son métier. Ce n'est qu'en 1776 que la pharmacie fut séparée de l'épicerie et déclarée commerce réglementé.
Les apothicaires avaient jusqu'à la Révolution le monopole de la vente du sucre, denrée alors fort rare. De là l'expression " apothicaire sans sucre " pour qualifier quelqu'un à qui il manque ce qui lui est indispensable. Au début du XVIIIe, Paul Constant, apothicaire à Poitiers, mit au point un ratafia de cassis destiné à combattre l’hydropisie et les morsures de serpent. Sa liqueur passait encore, un siècle plus tard, comme la meilleure et la plus stomachique mais, vers 1885, sa réputation fut dépassée par la liqueur de cassis de Grenoble. Par contre, une compagnie de chemins de fer recherchant une boisson rafraîchissante sans alcool pour ses conducteurs de locomotives à vapeur, un certain Pérod-Berthon, pharmacien à Voiron mit au point en 1898 une boisson désaltérante à base de réglisse qu’il appela "antésite". A la même époque, M. Clacquesin, pharmacien herboriste de la rue du Dragon à Paris ayant épousé la fille d’un liquoriste de la rue des Saints-Pères, eut l’idée d’associer du " goudron " produit à partir de pin de Norvège avec une liqueur. Grâce à une première médaille obtenue à l’Exposition universelle de 1900, le succès commercial de son " Goudron hygiénique " fut tel que M. Clacquesin dut déménager et construire une distillerie à Malakoff où elle est toujours.
La formation d’un pharmacien durait alors 6 ans : 3 années comme stagiaire dans une officine, suivies, tout en poursuivant le stage pratique, de trois années de scolarité à raison de 3 jours par semaine dans une école de pharmacie. Pour être admis comme stagiaire, il fallait être bachelier et âgé d’au moins 16 ans ou, pour les jeunes filles, être titulaire du certificat de fin d’études secondaires. Au cours de la seconde moitié de sa formation, l’aide pharmacien travaillait habituellement au pair, c’est-à-dire qu’il était nourri et logé par son maître de stage mais qu’il ne recevait pas d’autres appointements. Certains stagiaires payaient même une petite scolarité au pharmacien qui l’instruisait dans le métier. Quelques grandes officines parisiennes employaient des stagiaires de dernière année qu’ils appointaient, ainsi que des diplômés n’ayant pas assez de capitaux pour s’installer. Le coût d’une officine était d'environ 6 à 10.000 francs, soit trois à quatre fois la rémunération annuelle d’un ouvrier.
Il appartint quelquefois à des pharmaciens de corriger les condamnations hâtives de la Faculté de médecine. Ainsi en fut-il de la pomme de terre. Ce tubercule avait été ramené d’Amérique par les conquistadors espagnols et fut cultivée vers la fin du XVIe siècle dans le Lyonnais, en Bourgogne et en Lorraine. Mais, en 1630, la Faculté en interdit la culture sous le prétexte fallacieux qu’elle pouvait donner la peste ! Or, prisonnier de guerre du roi de Hanovre, le pharmacien militaire Antoine Parmentier (1737-1813) fut nourri presque exclusivement de pommes de terre durant sa captivité. A sa libération, il se fit le propagateur zélé de la culture de ce tubercule. Après s’être intéressé à la valeur nutritive de la châtaigne, il publia en 1773 un ouvrage intitulé ‘Examen chimique des pommes de terre en la recommandant comme ressource pour les années de disette et pour l’alimentation des animaux’. A la suite de cette publication, il obtint que des essais soient faits sur cinquante-quatre arpents aux portes de Paris. Parmentier offrit un bouquet de fleurs de ces précieuses solanées à Louis XVI et Marie-Antoinette. La mode s’en mêla alors au point qu’on trouvait des coiffures de dames, des soieries, des papiers peints et des tissus d’ameublement ‘à la fleur de pomme de terre’... Sur la lancée de ce succès, le désormais célèbre pharmacien nutritionniste fut nommé directeur d’une école de boulangerie à Paris où il poursuivit ses recherches pour diversifier les ressources alimentaires, ce qui l’amena à publier en 1782 un ouvrage sur les champignons, en 1785 un autre sur le maïs, en 1799 sur les différents laits...
Depuis 1803, on ne peut pas exercer dans les grandes villes le métier d'herboriste, c'est-à-dire de vendre des plantes médicinales, sans un diplôme de capacité délivré à la suite d'un examen. Assujettis aux visites annuelles de la commission médicale, les herboristes ne pouvaient vendre que des plantes indigènes. La vente de toute substance toxique et de toute préparation pharmaceutique leur était interdite.
Certains pharmaciens se laissent inspirer par la muse. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, Gaston Secretan n’hésitait pas à interpréter les chansons dont il était l’auteur dans les cabarets de Montmartre. D’autres se font un nom en préconisant de nouvelles méthodes prophylactiques. Ainsi en fut-il d’un pharmacien de Troyes nommé Coué qui, au début du XXe siècle, préconisa un remède miracle : " se persuader que cela va mieux "..
Marchands de fruits et légumes
On dénommait ailliers, en 1292, les 9 marchands d’ail et de sauce à l’ail de Paris. Cette sauce, dite ailliée, était composée d’ail, d’amandes et de mie de pain pilés ensemble et détrempés avec un peu de bouillon pour avoir la consistance de notre moutarde moderne. Au XVIe siècle, on avait coutume de manger de l’ail avec du beurre frais au mois de mai, ce que l’on pensait comme étant propice à une bonne santé pour le reste de l’année.
Il y eut de tous temps aux Halles et dans les marchés de quartiers, voire colportant par les rues de la ville, de nombreux petits marchands appelés regrattiers, revendeurs, coquetiers ou simplement qualifiés par la l'expression " ceux qui achètent pour revendre ". Dès le moyen âge, certains d'entre eux se rassemblèrent en communauté, prenant le nom de " regrattiers de fruits et d'esgrun ". En 1691, on appelait à Paris fruits et esgrun toutes sortes de fruits : aulx, cannelle, poivre, réglisse, cerises, châtaignes, citrons, cumin, figues, grenades, marrons, oranges, pommes, raisins, œufs, beurre et fromages, alors qu'au siècle suivant on nommait esgrun l'ensemble des herbes et autres légumes. Ces petits marchands étaient plus de plus de 3.000 à Paris en 1691 sans compter leurs enfants qui étaient autorisés également à colporter les fruits et légumes à travers la ville. Leur confrérie était établie sous le patronage de saint Léonard en l'église Saint Eustache.
Leur communauté avait 5 jurés chargés d'inspecter les marchandises. Ceux-ci se rémunéraient en prélevant un œuf par panier, une pomme ou une cerise par hottée ; pour le beurre, leur droit était de 1 sol par panier. Par contre ils n'avaient pas compétence pour inspecter les marchandises apportées par les forains : celle-ci était confiée aux notables bourgeois de la ville à titre de charge honorifique. Les forains apportaient les beurres frais ou salés de Normandie ou des Flandres en mottes ou dans des pots de terre de 5, 10, 25 ou 100 livres ainsi que des fromages des mêmes régions. Ceux qui apportaient des fruits par hottées ne devaient le faire que dans des hottes battues d'une contenance de 3 boisseaux à la marque du forain. Il était alors permis, à quiconque le demandait, d'exiger de verser les hottes pour s'assurer que les fruits du dessous étaient d'égale qualité à ceux du dessus. Les forains ne devaient plus s'arrêter dès qu'ils avaient franchi les limites de la prévôté de Paris qui s'étendait jusqu'à Longjumeau, Choisy-le-Roi, Neauphle-le-Chateau et Montmorency. En outre, ils n'avaient que 3 jours de délai pour vendre leurs produits aux Halles ou sur les marchés de la place du cimetière Saint Jean et rue Neuve Notre-Dame.
Les regrattiers et fruitiers devaient observer " l'heure du bourgeois ", c'est-à-dire attendre 11 heures ou midi selon les saisons, pour traiter de leurs gros achats avec les marchands afin de laisser aux particuliers le temps de faire leurs emplettes. Après cette heure, ils procédaient à leurs achats pour les revendre dans leur boutique ou par colportage à travers les rues et ce dans la limite de 50 livres de beurre ou 1.000 œufs par jour afin d'éviter la spéculation. Toujours dans ce but, ils n'étaient pas autorisés à stocker ces marchandises dans leurs boutiques.
En 1680, leur prospérité et leur multiplication aidant, les regrattiers de fruits constituèrent une communauté indépendante de " fruitiers orangers, maîtres de la marchandise de fruits, agrumes, esgruns et savoureux " avec 5 jurés et une maîtrise à laquelle on pouvait accéder après 6 années d'apprentissage. Il leur était interdit d'acheter les fruits encore sur les arbres, sauf après la Saint Jean, et de vendre des fruits qui ne soient pas arrivés à maturité sous peine de confiscation. Tous les commerçants en fruits n'adhéraient pas à cette communauté ; les plus entreprenants et les plus riches préféraient rester en dehors. Appelés marchands fruitiers, ils acquéraient le droit de commercer par des lettres de regrat auprès du receveur des domaines.
Les jurés fruitiers n'avaient pas compétence pour contrôler les melons, concombres et autres fruits croissant sur les couches ou à terre, cette compétence appartenant depuis 1594 aux jardiniers.
Durant tout le XVIIIe siècle, il fut de bon ton de manger des oranges. On les cuisinait avec les volailles, on en faisait des desserts, on les distillait... Au cri de "Portugal, Portugal", des colporteuses d’oranges proposaient aux passants des fruits qui étaient censés tous provenir de ce pays, alors que certains venaient de la Côte d'Azur.
La création des chemins de fer ouvrit le marché parisien aux maraîchers de la vallée de la Durance. Bien que situé à 3 km de la petite gare de Barbentane, le bourg de Châteaurenard fut rapidement le centre où se regroupaient les expéditeurs de fruits et légumes de la région. Avant l'aurore, les rues de la ville étaient encombrées par les charrettes des maraîchers auxquels les expéditeurs achetaient comptant leur chargement récolté la veille avant de l’emporter dans leur magasin ou leur frigorifique. Là, ayant quitté leurs magnaneries, des femmes et des jeunes filles travaillaient comme emballeuses pour conditionner avec soin les fruits et légumes. Les expéditeurs étaient négociants pour leur propre compte ou correspondants de grosses maisons de commerce parisiennes ou étrangères ; dans ce dernier cas, ils s'adressaient à des commissionnaires qui formaient au début du XXe siècle, sous la présidence de M. Bouat, le syndicat des commissionnaires de Paris.
La nécessité d’attirer le chaland peut mener loin... Ainsi, c’est comme marchand de quatr’saisons que Lainez commença sa carrière. Son père, jardinier à Vaugirard, l’envoyait chaque matin vendre ses légumes dans les rues de Paris. Pour attirer le chaland, il poussait le cri traditionnel " Bell’bott’ d’asperges ", qui a inspiré le compositeur Halévy pour en faire les quatre premières mesures de " Quand paraîtra la pâle aurore ". Lorsqu’un matin le directeur de l’Académie de musique entendit le jeune Lainez, frappé par la justesse et l’éclat de sa voix, il incita ses parents à le confier aux maîtres de l’Académie. Il fit une brillante carrière comme ténor de l’Opéra de Paris de 1773 à 1812.
De même, le jeune André Jaubert (1907-1989) quitta l’école à 14 ans pour aider son père commissionnaire en fruits et légumes à Marseille. Afin d’attirer les clientes, il imitait Maurice Chevalier à qui il fut présenter à l’occasion de l’un de ses passages dans la cité phocéenne. Séduit, celui-ci le prit sous sa protection. Le jeune marchand de primeurs était ainsi lancé, sur la scène puis à l’écran sous le pseudonyme d’Andrex. Quant à Mouloudji, il fut un petit marchand d’oranges à Belleville avant d’être acteur de cinéma, comédien, écrivain et chanteur de variétés.
Alors qu’on vendait à Paris des châtaignes provenant de Lombardie dès le XIIIe siècle, l’origine des marchands de marrons grillés installés au coin des rues ne date que de la fin du XVIIIe. Un lyonnais dénommé Benoît eut en effet l’idée d’ouvrir au Palais Royal une boutique et d’habiller ses deux vendeurs en moines capucins. Le choix de ce costume fut probablement la véritable source du succès de celui qui finit par se présenter comme " marronnier du duc d’Orléans ". Il fut par la suite imité par de nombreux auvergnats désireux de passer l’hiver en ville.
Durant l’Entre-deux Guerres, un marchand de marrons nommé Emile Muzzone tint au pied de la Tour Eiffel, durant vingt sept ans, une échoppe à l’architecture singulière : pour exercer son métier, il avait construit une locomotive en cuivre qui constituait un véritable pôle d’attraction pour tous les enfants.
Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, ces petits marchands, qui appelaient les passants au cri de ‘Chauds, les marrons, chauds !’ pour leur vendre une quinzaine de marrons grillés dans un cornet confectionné avec un vieux journal, proliférèrent aux coins des rues de Paris au point qu’on en compta jusqu’à 800 au plus fort de l’hiver
Laitières et fromagers
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, à peu près en même temps que les boulangers de Gonesse, on voyait arriver dans les rues de Paris, avant même le lever du jour, des laitières avec le vase de lait sur la tête et le pot à la main. Assises sous les portes cochères ou installées aux angles des rues, elles faisaient retentir d’une voix perçante leurs cris " A mon bon lait chaud ! Qui veut du bon lait ? ". Malgré cette déclaration, la qualité hygiénique de leur lait n’était pas sans reproche et celui-ci fut, jusqu’à la découverte de Pasteur, le principal vecteur de transmission de la tuberculose dans les villes. Comme en témoignent maintes cartes postales, jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale, certains colporteurs transportaient les bidons de lait dans de petites voiturettes attelées avec des chiens.
Le registre de la taille de 1300 recensait déjà 26 fromagers dans Paris qui vendaient les fromages venant de Brie et de Champagne. Un règlement de 1638 stipulait qu'il était du ressort de la corporation des fruitiers fromagers de vendre œufs, beurres frais et salés, fromages blancs et autres fromages nouveaux et récents tels que les fromages de Brie, Pont-l’Évêque, Beauvais, Marolles et Angelots. Pommes, poires, cerises, prunes, amandes, abricots, pêches, figues, raisins et autres fruits crus et verts, noix et noisettes sèches, aux, oignons, échalotes étaient également présentés sur leurs étals.
Faute d'installations frigorifiques, les fruitiers fromagers multipliaient les astuces : les fruits étaient présentés un par un sur un lit de mousse sèche sans qu'ils ne se touchent pour éviter la contamination des moisissures ; les raisins étaient mis dans des tonneaux par couches successives séparées d'un lit de cendres et, à la fin de l'hiver, on les présentait aux chalands après les avoir trempés dans du vin
Marchands d’animaux vivants
On désignait couramment comme maquignon tout marchand de gros animaux vivants. L’une des plus ancienne foire de France était celle qui fut inaugurée par Charlemagne au nord de l’île de la Cité, entre le village de la Chapelle et le bourg de Saint Denis, sur le champ de Landit. Les Arméniens y apportèrent en 1400 des chats siamois qui furent d’autant plus prisés que les ruisseaux de Belleville et Ménilmontant regorgeaient de rats. La foire fut transférée en 1444 dans le bourg de Saint Denis. Au début de la IIIe République, en dehors des saltimbanques, on n'y rencontrait plus que des marchands de moutons.
En 1862, le quart des bœufs vendus sur les marchés de Poissy et de Sceaux pour alimenter la capitale provenait du Maine-et-Loire. Les bouviers attelaient les jeunes bœufs âgés de trois ans à la charrue ; à sept ans, les éleveurs les vendaient dans les foires aux herbagers du Calvados, de l’Orne et de l’Eure qui les engraissaient pour les livrer aux bouchers. Les bœufs charolais étaient alors presque inconnus des étals parisiens. En effet, la première expédition de bœufs blancs des prairies du Brionnais fut organisée en 1747 par Emilian Mathieu, marchand fermier de la seigneurie d’Oyé. Un siècle plus tard, la Nièvre ne fournissait pas un pour cent des bœufs gras expédiés sur le marché de Sceaux. En réalité, c’est le classement au premier rang obtenu lors de l’Exposition universelle de 1867 qui fut à l’origine de la notoriété de cette race, non seulement sur le marché régional de Saint-Christophe-en-Brionais, mais au plan international.
Baudrillart a décrit l’emboucheur de la vallée d'Auge qu’il qualifiait d’herbager: " Au printemps se réveille avec la nature elle-même dont il attend le signal, la vraie, la seule activité qu'il ait à déployer ; il quitte alors le pays pour un temps pour faire ses achats. L'herbager qui part pour ce voyage assez lointain et qu'il prolonge quelques semaines, offre un type très reconnaissable. Il jette sa longue blouse sur sa redingote noire, se coiffe d'une chaude casquette ou d'un béret de fourrure, se chausse de larges bottes épaisses ; il porte une longue paire de ciseaux attachés à la poche de sa blouse, pour marquer ses initiales sur le poil des animaux qu'il doit acheter ; il n'oublie pas une sacoche de cuir bien solide qu'il attache en sautoir. Sa première visite est pour le banquier de l'arrondissement, pressé qu'il est de retirer de la caisse tout ou partie de ses capitaux. Le capital est le grand ressort de ce genre de spéculation avec l'habileté personnelle. Lesté d'une somme d'argent, l'herbager se rend à de longues distances, suivant un itinéraire invariable, acheter dans les foires et marchés autant de bœufs et de vaches maigres que ses herbages pourront en nourrir. C'est là que l'herbager de la vallée d'Auge trouve à faire appel à toutes les ressources de son esprit. C'est un spéculateur qui n'a qu'un objet en tête, qui ne se pose qu'un problème qu'il retourne de toutes les manières : acheter le moins cher possible, sans se tromper sur la qualité, des bêtes souvent affamées, efflanquées, qui aux yeux du premier venu seraient sans valeur, et qui, le poil usé, souillé, couvertes de plaies, tiennent à peine sur leurs jambes et paraissent n'avoir que le souffle. Aussi, le procédé suivi dans ce commerce varie-t-il peu. Il consiste à déprécier la marchandise, à prouver qu'on court les plus grands risques de voir mourir la bête en route, qu'elle ne vaut plus que le prix de son cuir, que, si on l'achète, c'est uniquement pour continuer à entretenir de bonnes relations…
" L'habile acheteur, tout en causant, a mesuré le bœuf de l'œil ; il l'a tâté, ausculté. S'il est réellement rompu au métier, avant de se rendre au marché, il sait exactement le poids actuel de l'animal, et quel poids il rendra à sa sortie de l'herbage. Il a supputé le nombre de livres dont il doit maigrir en route, et le chiffre exact du bénéfice, déduction faite du prix d'achat et du prix de location de la terre. Pour un tel métier, il faut de l'acquit et un coup d'œil sûr. Des hommes très ignorants y excellent. Tel sous un air lourd et rustique cache ce genre de finesse et de science ; tel, plus éveillé et plus instruit, s'y entend moins bien. Mesurer à l'avance la capacité d'engraissement de tel animal à première vue est, en effet, un art spécial qui a ses règles et qui demande une pénétration que les règles ne suffisent pas à donner. 'Les bœufs, s'écriait un de ces herbagers, il y en a qui mangent comme quatre et restent toujours maigres ! Heureusement, il y en a d'autres qui engraissent à vue d'œil sans tondre dans une journée plus de deux fois la longueur de leur corps ! ".
L’héritier présomptif de la couronne royale, fils de Louis le Gros, fut mortellement renversé de son cheval en 1131 à cause d’un porc errant sur la chaussée parisienne. Depuis lors, il est interdit de nourrir un pourceau dans la capitale. Les sergents de ville du Châtelet, puis le bourreau, furent chargés de faire respecter cette interdiction ; le corps des porcs errants était donné aux hôpitaux. Une seule exception était admise : le prieuré du Petit Saint Antoine, en l’honneur de son saint patron, était autorisé à faire pâturer 12 pourceaux dans les rues, droit qui lui fut confirmé par François 1er. Pour avertir les passants de leur présence et permettre de les identifier, ces porcs avaient au cou une sonnette avec le T gravé du prieuré.
Durant des siècles, on a désigné sous le nom de " poulaillers " les marchands de volailles, gibiers à poils et à plumes, abatis et diverses petites viandes, ainsi que les œufs, beurres et fromages. Au XIXème siècle, on les appelait des " coquetiers ". Ces marchands exerçaient un métier libre et sans privilèges. Pour ne pas empiéter sur l'activité des rôtisseurs, les poulaillers ne pouvaient vendre leurs volailles qu'en plumes ou simplement parées. Très nombreux et sans domicile commercial fixe, ils vivaient pour la plupart chichement dans les faubourgs de la ville. Toujours à la recherche de nouvelles sources de finances, Louis XIV créa en 1673 les offices héréditaires de 23 vendeurs de volailles mais, faute de candidats, les supprima 3 ans plus tard.
En 1526, le prévôt de Paris avait autorisé les poulaillers à élever des oisons dans les rues secondaires ! .. Et son successeur, en 1546, taxait le prix du cochon de lait à 7 sols tournois, le chapon, la perdrix et le lapin de garenne à 4 sols, l'oie 3 sols, le lapereau de garenne, la bécasse et le canard à 2 sols 6 deniers, la poule, le héronneau, le ramier et le pleuvier à 2 sols, la sarcelle et la douzaine d'alouettes 20 deniers, le poulet 12 deniers, le biset et les bécassines 10 deniers.
En 1818, sur le marché de Challans, des marchands appelés chevrotins achetaient des volailles, du beurre et du gibier pour les transporter à Nantes et, de là, d’autres marchands les expédiaient sur la capitale.
La nécessité de renouveler fréquemment les colonies des ruches fut à l’origine, en particulier dans le Gâtinais, d’un important marché de " mouches à miel ". Celles-ci étaient vendues soit dans des " foires d’abeilles ", soit livrées directement aux apiculteurs par des marchands d’abeilles.
Au début du XXe siècle, les escargots provenant de Bourgogne faisaient l’objet d’un commerce important à Paris. En particulier, vers 1900, Ardouin-Dumazet a relevé que certains villages bourguignons, situés le long de la ligne de chemin de fer de Châtillon à Brion s’en étaient fait une spécialité ; il a vu dans ce dernier village un grand entrepôt de ces gastéropodes particulièrement appréciés des gourmets parisiens. Cette même année, une pétition, signée par 500 marchands d’escargots, fut d'ailleurs présentée au conseil municipal de Paris pour obtenir un plus grand emplacement aux halles où ils vendaient plus de 800.000 kilos par an de ces petites bêtes à cornes
Oublieux
Le marchand d’oublies transportait ses gâteaux dans une grosse boîte métallique tenue en bandoulière à l'aide d'une courroie appelée ‘corbillon’ au-dessus de laquelle était un cadran avec une aiguille de fer mobile. Cette sorte de loterie, en s’arrêtant sur un chiffre ou un autre, indiquait le nombre d’oublies que l’on gagnait. Son habit était quelquefois garni de grelots pour attirer l'attention des enfants et de leurs parents.
Les oublieux furent progressivement remplacés par des marchandes de plaisirs ne doivent pas être confondues avec les péripatéticiennes ; elles vendaient en effet aux enfants une espèce d’oublies de grande taille roulées en forme de cornets désignés sous le terme de plaisirs
Marchandes de frites
A la veille de la Révolution, on vit apparaître sur les marchés et places publiques de fières matrones qui, armées d'une louche, proposaient dans leur marmite un ragoût aux dénominations appétissantes (poulardes farcies, cuissots de chevreuil aux truffes...) pour un prix défiant toute concurrence. Et pour cause... Avec la complicité intéressée des marmitons qui leur cédaient les restes de repas qu’elles recuisaient dans une même marmite comme ces "eaux grasses" qui sont données aujourd'hui aux cochons, ces marchandes proposaient aux coins des rues des plats de fortune aux pauvres de la cité pour la modeste somme de vingt cinq centimes dans des assiettes ébréchées dites "assiettes publiques". Pourquoi ce surnom de marchandes d'arlequins ? Simplement par allusion à l'habit multicolore d’Arlequin.
Toutefois, à Versailles, le regrat n'était pas aussi repoussant. Les marchandes les mieux introduites récupéraient les reliefs de la table royale et ceux des tables princières. Le quart de la cité royale se nourrissait ainsi à bon prix.
Avant la Grande Guerre, on rencontrait fréquemment sous les porches, à l’entrée des passages, cours ou cités des quartiers ouvriers, de véritables petits restaurants de plein vent, ou plutôt de plein courant d’air, tenus par des marchandes de frites et beignets. Celle-ci tenait en outre au chaud sur son fourneau du café, du lait, du bouillon et débitait du pain en morceaux. Vendant ce modeste déjeuner pour trois ou quatre sous aux ouvriers sur le chemin de l’atelier, elle pouvait se faire aisément cent sous de bénéfice par jour, soit la même rémunération que ceux qu’elle servait
Poissonniers
Dès le XIIIe siècle, les statuts de la confrérie des poissonniers constatent que les arrivages de la marée fraîche se faisaient régulièrement et en abondance. Par les ordonnances du prévôt de Paris de 1327, les 10 maîtres " marchands de l'eau " furent réunis en une seule communauté dirigée par 6 jurés élus. Elle comprenait les étaliers et marchands de poissons frais appelés poissonniers et les marchands de poissons salés dits harengers. L'assemblée du métier comptait également parmi ses membres les compteurs-déchargeurs à qui les chasse-marée devaient déclarer la quantité de poissons contenue dans leurs bateaux.
Sous le règne de Philippe Auguste, les poissonniers proposaient en particulier des écrevisses pêchées dans la Juine près d’Etampes, des anguilles du Maine, des barbeaux de Saint Florentin, des brochets de Châlons, des lamproies de Nantes, des loches de Bar-sur-Seine, des pimperneaux de l’Eure, des saumons de Loire ou des truites pêchées en Seine à Andelys... Jusqu’au XVIIe siècle, les seigneurs utilisèrent d’ailleurs les fossés de leurs châteaux comme viviers pour y entretenir du poisson frais.
Afin d'assurer l'approvisionnement de Paris, le roi Jean ordonna en 1351 l'élection de 2 gardes jurés pour organiser la vente des barbillons, tanches, carpes, anguilles, gardons, lamproies et autres poissons d'eau douce. Avec les pêcheurs qui vendaient leur poisson, il y avait de nombreux marchands de poissons d'eau douce et de pêcheurs à engins dont certains ne pêchaient que les lamproies. Ces poissonniers déposèrent une requête auprès du prévôt en 1484 pour constituer une confrérie en l'église Saint Leufroy, sous le patronage de la Sainte Vierge et de Saint Pierre. Ils se proposaient de fixer le prix de la maîtrise à 100 sols pour assurer l'entretien des allées, ponts et palées destinées à protéger les rives du fleuve, charge qui leur était imposée par les Eaux et forêts. L'apprentissage, dont était dispensé le fils de maître poissonnier, durait 3 ans. Cette durée fut portée à 4 années en 1614, à laquelle furent ajoutées 2 années de service comme compagnon.
Le métier devait être beaucoup moins rémunérateur que celui des vendeurs de poissons de mer car les différents offices créés par Louis XIV avec attribution de droits sur l'entrée de poissons dans la ville ne trouvèrent pas preneurs. Ils furent unis à ceux des vendeurs de poissons de mer dits également mareyeurs qui en accaparèrent le contrôle.
Tous les poissons d'eau douce, péchés à moins de 4 lieues de Paris pour y être vendus, devaient être apportés aux boutiques et " pierres à poisson " (étalages) situés quai des Ormes, entre le pont Marie et le port au foin. Les marchands forains devaient tenir leurs boutiques au port dit de l'arche Beaufils, au-dessus du pont Marie. Une halle aux poissons fut ouverte en 1661 rue de la Cossonnerie, mais les poissonniers préférèrent rester sur la berge du fleuve. Ils pouvaient en effet y stocker les poissons dans des cuves et baquets, certains exploitant des viviers et fossés en eau vive. A ce sujet, Madame de Montespan nous a rapporté son étonnement de voir monsieur de Saint Germain Beaupré entretenir dans de tels viviers des poissons qui venaient manger au son de la cloche ! ..
Rares dans les Dombes au XIIIe siècle, de nombreux étangs artificiels furent édifiés dans cette région deux siècles plus tard sur l’initiative des poissonniers. Ceux-ci faisaient empoissonner les étangs qu’ils vidaient tous les deux ou trois ans. Le poisson ainsi pêché était expédié par bateau jusqu’à Paris en empruntant l’Allier, la Loire, le canal de Briare et la Seine.
Des modestes revendeuses de beurre et poissons constituèrent une confrérie en 1649 sous le patronage de sainte Anne, saint Louis et sainte Thérèse en l'église Saint Germain le Vieil.
Afin d'assurer l'approvisionnement de la capitale, les pêcheurs et marchands de Boulogne, Bergues et autres ports de la Manche devaient fournir à prix raisonnables les chasse-marée sous peine d'amende ! ... Pour la même raison, il était interdit de transporter le poisson à l'amont de Paris sans permission.
Grâce à ces dispositions, dès le Moyen Âge on trouvait à Paris une très grande variété de poissons sur les étals : le hareng, la raie, la morue, le chien de mer, le maquereau, le merlan, le saumon, le pourpois, la plie, le carrelet, la limande, le gournau, le rouget, la sardine, l'alose, le bar, la truite, l'esturgeon, la sèche, le marsouin, le dauphin, les écrevisses...
Membres de la communauté des poissonniers, les chasse-marée achetaient le poisson sur les côtes de la Manche et l'acheminaient le plus rapidement possible jusqu'à Paris. Qu'ils viennent de Boulogne, de Dieppe, du Havre ou de Normandie, ils empruntaient tous le même itinéraire à l'arrivée dans Paris et traversaient le faubourg Poissonnière pour se rendre aux Halles ou au pont au Change. Là, à partir de 9h du matin, des débardeurs déchargeaient les torquettes et déversaient les poissons sur les grosses pierres plates qui servaient d'étals.
Les chasse-marée pénétraient l'un après l'autre dans la Halle pour proposer leur marchandise dans l'ordre d'arrivée aux étaliers et revendeurs présents sans avoir la faculté de les choisir. Les valets d'étable, crocheteurs et autres rabatteurs n'étaient pas admis dans la Halle. La vente avait lieu le jour même, dans des paniers sans mélange d'espèces ni de pêches. La livraison s'effectuait avant 3h. En hiver, de la saint Rémi à Pâques, le délai de vente était porté à 2 jours. La vente ne pouvait cependant commencer tant que le cuisinier du roi n'était pas venu choisir les meilleurs lots. Mais, sans plus attendre, les chasse-marée étaient déjà repartis à bride abattue vers le port y prendre une nouvelle livraison...
Ces poissonniers occupaient une place enviable dans la société comme en témoigne l'obligation faites aux villes traversées d'entretenir les rues qu'ils empruntaient afin qu'ils puissent circuler plus rapidement et être ainsi arrivés pour l'ouverture des Halles. Des corvées étaient organisées pour assurer cet entretien et nul, parmi les corvéables, ne pouvait y échapper.
Pour éviter les fraudes liées à la taille des paniers, le prévôt de Paris arrêta les règles suivantes : un panier devait contenir au moins 60 maquereaux ou 12 truites de 3 1/2 pieds de la tête à la queue (le double lorsqu'elles étaient plus menues), idem pour les harengs, morues et merlans salés amenés en brouettes ou en mangnes. La " maise " (tonneau) devait contenir 816 harengs blancs ou 1.020 harengs saurs. Si les déchets représentaient plus de 30 harengs, la maise était acquise au roi. Les transactions ne pouvaient porter sur plus de 10 maises de harengs à la fois ; au-delà, le roi en faisait prélever les deux dixièmes. Réputés de moindre qualité (probablement du fait du délai supplémentaire de transport et des risques accrus de mélanges de marées), les harengs en provenance des Flandres devaient être vendus aux Halles à l'avoine ou aux fruits alors que ceux de la Manche l'étaient à celles au blé ou aux graisses. Par ailleurs il était interdit de saurer le hareng dans Paris après la saint Michel (29 septembre) sous peine de confiscation de la marchandise ainsi que de vendre les poissons salés au détail les dimanches et fêtes de la Vierge durant le carême.
Au XVe siècle, sur le Petit Pont reliant l’île de la Cité à la rive droite de la Seine, les marchandes détaillantes dites harengères ou revendeuses de marée proposaient d’une forte voix aux chalands leurs poissons saurs, c’est-à-dire salés et séchés à la fumée. Le poète lyrique de l’époque François Villon leur dédia ce quatrain :
" Harengs sorets appétissants ;
Ce sont petits morceaux friands,
Pour déjeuner au matinet
Avec vin blanc, clair, pur et net. "
Lors de la suppression de la corporation des poissonniers en 1719, ce furent les harengères, surnommées " poissardes ", qui débitèrent le poisson aux Halles. Elles présentaient les poissons sur des claies et dressoirs, faisant concurrence aux poissonniers jusque devant leurs étalages. Ces marchandes eurent, jusqu'à la Révolution, le privilège d'être admises dans la Galerie des glaces du château de Versailles où elles présentaient leur compliment au roi en le tutoyant, à l'égal des poètes, avant qu'il ne lui soit servi à dîner.
Ecaillers
Les Parisiens raffolent des huîtres depuis le Moyen Âge, au point qu'on compta jusqu'à 4.000 colporteurs d'huîtres dans la capitale. Chaque matin, les bateaux-coches apportaient leur cargaison d'huîtres fraîches alors que les chasse-marée arrivaient avec des paniers pleins d'huîtres, dites de chasse, qui avaient été transportées sans leur coquille. Heureusement, celles-ci étaient consommées le plus souvent cuites car certains en avalaient des quantités phénoménales, jusqu'à cent douzaines arrosées de lait chaud. Des colporteurs proposèrent leurs coquillages aux coins des rues jusqu'à la Grande Guerre.
Traditionnellement, le commerce d'huîtres est resté libre à Paris. Les poissonniers tentèrent vainement de s'accaparer cette activité. Certes, dans sa recherche systématique de nouvelles ressources fiscales, Louis XIV créa en 1691 un office pour 6 pourvoyeurs vendeurs d'huîtres en écailles à la suite de la Cour, à Paris et autres villes, mais ces offices furent supprimés dès 1698... et un arrêt du Conseil du roi de 1718 confirma la liberté de ce commerce.
Dieppe et La Hougue étaient les principaux dépôts d'huîtres sur les côtes françaises de la Manche. Les mariniers mettaient 10 à 12 jours pour venir par voie d'eau de La Hougue à Paris. La qualité d'une partie importante du chargement était donc très altérée, en particulier par la chaleur de l'été. Il fut donc décidé en 1748 que la vente et le colportage des huîtres seraient interdits du 1er avril au 10 septembre. On trouve là l’origine de l’dée que les huîtres ne sont pas consommables durant les mois sans " r ".
Les huîtres étaient contrôlées à leur arrivée à Paris par l'inspecteur des ports et, avant leur mise en vente, par un commissaire chargé de la vente de chaque cargaison. Les huîtres blanches étaient présentées en paniers de 48 douzaines, avec une possibilité de demis et quarts de panier.
Les propriétaires d'huîtres venant en bateau jusqu'à Paris ne pouvaient pas vendre de lots supérieurs à 400 unités aux écaillers et colporteurs ouvreurs d'huîtres. Celles-ci devaient être sonnées les après les autres sur la berge, près du bateau, afin d'écarter celles de mauvaise qualité. Les bateaux ne devaient pas " tenir planche " (rester à quai) pour la vente de leurs huîtres plus de 5 jours. Passé ce délai, les huîtres restantes étaient jetées à l'eau avec celles jugées défectueuses.
La crieuse d’huîtres dessinée par Bouchardon, était armée d’un petit couteau court et fort et portait sa marchandise dans une hotte sur son dos. Au XVIIIe siècle, selon Prudhomme dans le Miroir de Paris, toutes les écaillères étaient chargées de croix et de chaînes d’or, avec des bonnets de dentelles qui tombaient presque sur leurs épaules.
Mais il y a loin de l’huître à la bouche et il faut un spécialiste pour l’ouvrir, surtout lorsqu’un consommateur a un appétit pantagruélique comme le fils Crébillon qui mangea cent douzaines d’huîtres en présence de Sébastien Mercier... Depuis très longtemps, à la porte des auberges et autres caboulots, des écaillers ouvrent et préparent les coquillages. Quand il ne l’exploite pas lui-même, le restaurateur loue l’emplacement à l’écailler tout en prélevant, sur les passages les plus fréquentés, un dixième des ventes
Aubergistes
La communauté des taverniers, hôteliers et cabaretiers qui donnaient à boire et à manger appartenait, au Moyen Âge, à la corporation des marchands de vins. Pour lutter contre l’ébriété, saint Louis interdit aux aubergistes de loger et de nourrir les gens domiciliés dans leur ville. Le parlement de Besançon prit, en 1732, un arrêt allant dans le même sens. Tenus d’apposer sur leur devanture une enseigne indiquant leur profession, les aubergistes devaient fermer leur établissement à huit heures l’hiver et dix heures l’été. Ils répondaient des vols commis dans leur maison, sauf en cas de vol à main armé. S’ils étaient eux-mêmes les auteurs du vol, outre la réparation du dommage, ils encouraient la réclusion. Par ailleurs, il leur était interdit de recevoir les prostituées, les vagabonds et gens sans aveu.
A compter de 1680, les taverniers, cabaretiers et hôteliers ne furent autorisés à servir que les viandes cuites provenant de chez un rôtisseur ou un charcutier. Ils ne pouvaient servir du pain dit de chapitre et tenir assiette les jours de fête qu'aux forains et étrangers à la ville. N'étaient réputés être hôtelier ou cabaretier que ceux qui servaient sur une table couverte d'une nappe avec une assiette pour la viande. Il était d'usage qu'ils ne paient que 12 pains pour 13 livrés par les boulangers.
La prévôté de Paris interdit en 1371 de servir du vin au détail après le couvre-feu. En 1546, les heures de fermeture furent précisées : 7 heures du soir entre la Saint Rémi et Pâques, 8 heures au-delà. En tout état de cause, il était interdit aux cabaretiers, hôteliers et taverniers de vendre le vin en bouteilles. Par contre, en dehors des dimanches et jours de fête religieuse, ils avaient la possibilité de transformer leurs vins amers en vinaigre à condition de vendre celui-ci aux seuls marchands forains. A l'occasion d'une saisie de vin falsifiée, il fut interdit expressément de mettre dans les vins de la litharge, bois des Indes, raisins des bois, colle de poisson et autres mixtures capables de nuire à la santé des consommateurs ! ...
Comme pour les bouchers et rôtisseurs, il était interdit aux cabaretiers, hôteliers et aubergistes de ne débiter et ne vendre aucunes viandes vives ou mortes, volailles, gibier et œufs durant le carême ailleurs que dans les hôpitaux. Sous l'influence des autorités ecclésiastiques, il leur était en outre interdit de servir à manger de la viande les vendredis, samedis et autres jours déclarés par l'église comme étant jours d'abstinence, ni de servir à boire et à manger aux habitants de la ville durant la messe les jours de fête. De plus, ces commerçants devaient êtres de bons citoyens et devaient prêter le serment d'informer la police de toute présence chez eux de vagabonds, larrons et voleurs... On appelait hôtesses les femmes tenant des auberges ou des cabarets qui annonçaient sur leur enseigne : "on loge à pied et à cheval ".
Le métier avait 2 grands-gardes et 4 gardes jurés élus par moitié chaque année par un collège de 60 maîtres marchands. Ceux-ci devaient être de nationalité française et étaient comptés parmi les bourgeois, à la différence des boulangers, pâtissiers, rôtisseurs et charcutiers qui étaient considérés comme de simples manants. L'apprentissage et le compagnonnage duraient chacun 4 années. Un maître tavernier, hôtelier ou cabaretier ne pouvait employer plus de 2 apprentis. Si l'un apprenti d'eux abandonnait son travail contre son consentement, il devait le reprendre pour achever son apprentissage sous peine d'avoir à renoncer définitivement au métier.
Pour signaler leur activité, les débitants de boissons furent tenus en 1674 de mettre au-dessus de leur porte une enseigne figurant un bouchon. Au nombre d’environ 1.500 à Paris en 1725, ils ne pouvaient tenir plus de 2 caves et 2 tavernes. Quelques années plus tard, le sieur Ramponneau, exploitant la guinguette du Tambour royal, atteignit une célébrité éclatante dans le peuple de Paris. La foule envahissait son cabaret chaque dimanche ; les grandes dames et les seigneurs aimaient s’y mêler incognito à la populace comme, à la Belle Epoque, les grands bourgeois aimèrent se faire invectiver dans les cabarets montmartrois.
Au lendemain de la Révolution, plusieurs grossistes en vins et alcools implantèrent des entrepôts à Bercy. En 1860, lors du rattachement de la commune de Bercy à la ville de Paris, les entrepôts et commerce de vins ne couvraient pas moins de 43 hectares.
Dans le Nord, les cabarets étaient très nombreux. Ainsi, en 1900, on en comptait 60 à Flixecourt pour 2.900 habitants. Les cabaretiers y servaient en toutes occasions au moins une "bistouille", c'est-à-dire un café à l'eau-de-vie avec un grand verre. Cette tradition fut certainement l'une des grandes causes des ravages faits par l'alcool dans cette région.
En Bretagne, les marins pêcheurs étant des hommes aguerris capables d’affronter les fureurs de la mer au péril de leur vie, ont toujours apprécié les boissons fortes, en particulier les eaux-de-vie de cidre. Ils absorbaient l’essentiel de la production locale dans les nombreux cabarets qui étaient autant de points d’animation des villages. Ainsi, vers 1850, les 37 cabaretiers de la modeste commune de Binic débitaient près de 4.500 litres d’eau-de-vie dans l’année !
Selon l'Almanach des métiers de 1852, les cabaretiers auraient choisi Grégoire comme saint patron pour la simple raison que c'était le seul saint dont le nom rime avec... boire !
Précurseur avec deux siècles d’avance sur la restauration moderne, un anglais du nom de Richard Lucas ouvrit en 1732 rue Boissy d'Anglas une taverne en libre-service : au milieu de la salle, les clients se servaient à leur gré à un buffet garni en permanence de viandes froides, de tartes à l'anglaise et de plum-pudding.
Glaciers
Marco Polo permit le véritable essor des sorbets et desserts glacés en rapportant les recettes chinoises à Venise. C'est toutefois François Tirsain, cuisinier français du roi d’Angleterre Charles Ier qui eut l’idée, qu’il tint secrète contre une rente annuelle de 500 livres, d’y incorporer du lait et de la crème. Le sicilien Procopio dei Coltelli ouvrit en 1680 le café Procope, souvent considéré aujourd'hui comme le plus ancien de la capitale en proposant 80 variétés de glaces. Néanmoins, il semble qu’un nommé Baptiste avait inauguré l'année précédente son "Café de Paris".
Procopio fut, par ailleurs, le premier à mettre des journaux ou plutôt des gazettes à la disposition de ses clients. Suivant son exemple, plus de 250 glaciers dont beaucoup d’italiens s’installèrent dans les quinze années suivantes, en particulier autour du Palais Royal. Mais c’est Dubuisson, successeur de Procopio, qui commença à vendre des glaces en toutes saisons. Chacun y alla ensuite de son invention : le glacier d’origine napolitaine Tortoni proposa une bombe glacée, Mazurier des glaces en briques, Escoffier une " pêche " créée en l’honneur de la cantatrice australienne surnommée Neli Melba...
Jadis, pour approvisionner la capitale, près de son confluent avec la Seine, il y avait entre deux bras de la Bièvre des prairies marécageuses que l’on noyait au moment des gelées hivernales pour fournir les glacières de Gentilly. Celles-ci ressemblaient, avec leurs toits de jonc, à un hameau villageois. Les besoins étaient importants puisque l’octroi perçut en 1865 des droits à l’entrée dans la ville sur 10.000 tonnes de glace. Les glaciers allaient se fournir certaines années jusqu’en Suède pour satisfaire leur clientèle composée de médecins, de chirurgiens et harenguiers.
A la fin du Second Empire, pour assurer un approvisionnement de glace de meilleure qualité, la municipalité de Paris fit construire des glacières près de la Muette. La glace provenait des lacs du bois de Boulogne alimentés par le puits de Passy. Les ouvriers glaciers y transportaient la glace la nuit. Dans une cave avaient été aménagés des bassins de saumure frigorifique dans lesquels étaient plongées deux cents carafes dont l’eau était congelée en huit heures.
Au début du XXe siècle, la consommation de glace atteignait plus de 100.000 tonnes à Paris et dix fois plus dans l’ensemble de la France. Sa croissance stimulait le développement de la production mécanique par les frigoristes qui n’arrivaient pas à satisfaire les besoins. Des importateurs en faisaient d'ailleurs venir de Norvège et de Suisse près de 60.000 tonnes.
Dans le massif du Ventoux, on mettait en adjudication le droit de ramasser la neige. Au mois d’avril, des groupes de 30 à 40 hommes l’amoncelaient dans de grandes fosses ou sous des bâtiments recouvrant des fosses encore plus grandes. La neige était foulée aux pieds pour la tasser puis, était recouverte de feuilles et de terre. L’été venu, on en faisait des ballots de 100 kg qui étaient descendus à dos de mulets jusque dans les villes de toute la Provence.
Pour mieux répondre à la demande, un entrepreneur ingénieux créa dans les Alpes des petits barrages à plus de 1.000 m d’altitude. Dès que la glace qui s’y formait avait au moins 18 cm d’épaisseur, des ouvriers la découpaient en sillons de 70 cm de large au moyen d’une charrue tractée par un cheval ; ensuite, ils la découpaient, à la hache ou avec une scie, en pains de 80 cm de long avant de l’entasser dans des bâtiments isolés par une double paroi de bois bourrée de sciure. Ces lacs artificiels créés à La Roche-des-Arnauds, Aspres-sur-Buech, La Fressinouse et Lus-la-Croix-Haute sur 20 ha, produisirent 33.000 tonnes en 1902, livrées par chemin de fer à Lyon, les villes du Midi et les stations de la Côte d’Azur
Vivandiers
Il y avait dans chaque régiment un ou plusieurs vivandiers, dits également avictuailleurs ou vitailleurs, qui accompagnaient les troupes en campagne à titre de marchands de vin et de traiteurs. Les femmes de ces traiteurs ambulants, les vivandières, blanchissaient, repassaient et prenaient soin du linge des officiers. Dans les châteaux et places fortes avec garnisons, les vivandiers étaient appelés cantiniers
Distributeurs d'eau
La première définition de l'eau potable a été donnée voici vingt cinq siècles par Hippocrate lorsqu'il écrivait dans son "Traité des airs, des eaux et des lieux" : "Il faut avoir beaucoup d'égards à la nature des eaux, examiner si elles sont claires ou pures, molles ou dures ; c'est un point d'où dépend particulièrement la santé"... La bonne eau doit être "limpide, légère, aérée, sans odeur ni saveur sensibles". Beaucoup plus tard, Parmentier ajouta "Toutes les eaux qui sont troubles, grisâtres, jaunâtres, d'un goût de tourbe, d'une odeur marécageuse, qui se trouvent dans les étangs, les mares, les marais, sont excellentes pour l'agriculture ; mais on ne doit s'en servir pour boisson que dans les cas d'une absolue nécessité, et après les avoir préparées par filtration et l'action du charbon, ou après les avoir mêlées avec du vin, des acides, etc."
Tous les peuples civilisés ont fait usage de vases de terre poreux pour clarifier l'eau destinée à la boisson. Ainsi les Egyptiens purifiaient-ils l'eau du Nil en la mettant dans de minces vases de grès à travers lesquels l'eau s'écoulait goutte à goutte. Ce système était encore utilisé à la fin du XIXe siècle par les Japonais.
Le premier aqueduc fut construit en 441 avant Jésus-Christ par le censeur Appius Claudius pour amener l'eau des sources de Frascati dans les vingt châteaux d'eau de Rome après être passée dans de grands bassins de décantation situés près des murs de la ville impériale. La distribution de l'eau était réalisée par des tuyaux en terre jusqu'aux fontaines et bains publics. Les empereurs et certains riches particuliers se faisaient construire des aqueducs privés, branchés sur l'un des onze grands aqueducs dont le plus long mesurait 91 kilomètres. Pour évacuer les eaux usées vers le Tibre, Tarquin l'Ancien ordonna la construction d'égouts dits cloaques. L'entretien du réseau était placé sous la responsabilité du curateur des eaux. Celui-ci devait veiller à ce que l'eau coule, jour et nuit, dans les fontaines publiques.
Après la chute de l'empire romain, les deux aqueducs qui alimentaient Lutèce tombèrent en ruines. Sous les rois mérovingiens et carolingiens, les Parisiens n'avaient plus que l'eau de la Seine à boire avec, lorsque l'eau du fleuve était trop trouble, celle des puits et celle des sources de Belleville amenée par l'aqueduc construit par les moines de Saint Laurent. A la fin du XVe siècle, les habitants de la capitale ne disposaient que de 16 fontaines publiques, toutes situées sur la rive droite en dehors de celle de l'île de la Cité.
Pendant des siècles, les habitants des villes n'eurent à boire que l'eau de pluie collectée sur les toits et conservée dans des citernes, les mieux conçues étant occultées et entourées de citerneaux remplis de sable pour filtrer l'eau. Pour se faire une idée de la pénurie dans laquelle se trouvaient les Parisiens, il suffit de se rappeler qu'en 1553 les deux aqueducs de Belleville et de Saint-Germain-des-Prés n'apportaient que 300 m3 d'eau par jour, soit un litre par habitant, ce volume pouvant se réduire de moitié lors des périodes de sécheresse.
Par ailleurs, toute abbaye, toute personne influente pouvait se faire accorder une concession d'eau. Cette pratique réduisait d'autant la quantité d’eau disponible pour le commun des mortels et pouvait aller jusqu'à tarir les fontaines publiques. Henri IV fut le premier à y mettre de l'ordre. Il ôta au prévôt des marchands en 1598 la faculté de disposer de l'eau des fontaines publiques et réduisit à quatorze le nombre des concessions particulières en faisant détruire les autres branchements. Dans le même temps, le prévôt Martin Langlois obtint la première concession payante pour une dérivation de la fontaine Barre-du-Bec contre versement de 35 livres 10 sous à la ville de Paris. Mais ceci n'augmentait pas la ressource en eau disponible et, en 1606, Henri IV approuva le projet d'une pompe pour élever l'eau de la Seine dans un réservoir construit au-dessus du Pont-Neuf. Par référence à une scène de l'Evangile, il fut donné à cet ensemble le nom de Samaritaine.
Jehan Coing, maître maçon, entreprit en 1613 la dérivation de la source d'Arcueil vers un réservoir construit aux portes sud de Paris, le devis de 460.000 livres étant acquitté par le fermier de l'octroi sur les droits d'entrée du vin dans la capitale. Dix huit pouces (on appelait pouce de fontainier le volume d'eau qui coule en une minute par un orifice d'un pouce de diamètre avec une charge d'une ligne, soit environ 19 m3 par jour) furent réservés aux bâtiments royaux, douze à la ville et quinze fontaines publiques, le surplus étant à la disposition de l'entrepreneur des travaux. La moitié de la nouvelle ressource destinée au public fut en fait vendue à des concessionnaires tels que le surintendant des finances Fouquet qui paya en 1655 la somme de 10.000 livres pour un pouce d'eau.
Afin d'accroître le volume à distribuer, Daniel Jolly, chargé du fonctionnement de la pompe de la Samaritaine, proposa en 1670 d'installer une pompe à la place du moulin situé sur le pont Notre-Dame. La même année, Jacques Demance, trésorier de la fauconnerie, obtint du bureau municipal le droit de construire une autre pompe au-dessus de l'arche voisine. La ville racheta très vite les deux moulins qui faisaient fonctionner les pompes et, le 30 juin 1673, autorisa le prévôt à vendre 10, puis 20 pouces d'eau sur un débit moyen de 59 pouces. En fait, le débit disponible dépendait de celui du fleuve. Or, en août 1681 les commissaires constatèrent que les deux pompes ne fournissaient que 14 pouces d'eau.
Un nommé Amy présenta en 1745 à l'Académie des Sciences de Paris une fontaine dont la matière filtrante était composée d'un lit d'éponges et d'un lit de sable. Selon le certificat établi par Réaumur quatre ans plus tard, les différentes solutions présentées par Amy font de celui-ci l'inventeur des fontaines filtrantes domestiques. Mais ces fontaines avaient tendance à se boucher et, en 1831, Lelogé proposa de remplacer le sable par du charbon entre des plaques de grès.
La situation s'améliora un siècle plus tard avec le projet des frères Périer. Ces manufacturiers ramenèrent en 1773 des ateliers londoniens de Watt une machine à vapeur destinée à élever l'eau. Ils proposèrent de l'installer à la hauteur de la colline de Chaillot. Ils obtinrent du roi un privilège exclusif de quinze ans pour vendre l'eau de gré à gré aux particuliers et aux porteurs d'eau sous réserve de fournir 150 pouces d'eau. Une souscription fut lancée, les pompes installées et le réservoir construit.
La spéculation financière s'en mêla ; les actions de 1.200 livres s'échangèrent jusqu'à 4.000 livres en 1786 alors que la Compagnie Générale des Eaux, qui avait racheté l'année précédente les établissements Vachette pour avoir, dans la capitale, le monopole de la vente de l'eau obtenue par pompage, n'avait encore fait aucun bénéfice. Beaumarchais, avocat de la compagnie Périer, dut alors défendre l'entreprise contre les attaques du comte de Mirabeau. En vendant 50 livres le muid d'eau, les recettes de celle-ci ne s'étaient élevées qu'à 112.000 livres pour un capital investi de 6 millions. L'un des principaux intéressés fit alors en sorte qu'en 1788 le Trésor royal se substitue aux actionnaires à raison de 3 quittances de 1.200 livres pour une action, ce qui constitua ainsi l'une des premières nationalisations de société en déperdition... Cet équipement fonctionnera jusqu'en 1851 en pompant dans la Seine une eau polluée par tous les égouts de la ville et les dépôts d’ordures !
Chaque nuit, les vidangeurs parisiens de fosses d'aisances déversaient sur la voie publique la partie liquide de leurs tonneaux qui, de là, s'écoulait jusqu'à la Seine. En 1860 les habitants de Montmartre, de Clignancourt, des Batignolles et de La Chapelle se plaignaient de l'insalubrité des eaux qui leur étaient distribuées par les réservoirs de La Villette. La même année, en parlant devant l'Académie des Sciences du réservoir de la rue Racine, le docteur Bouchut disait "l'eau tient en suspension, par moments, des myriades de particules jaunâtres qui lui donnent l'apparence d'une émulsion épaisse semblable à de la boue", puis, de celui du Panthéon, "l'eau tient souvent en suspension une innombrable quantité d'êtres vivants qu'on prend à la cuillère, comme un potage".
La situation était devenue dramatique avec la sécheresse des années 1857 à 1860. La municipalité décida alors d’acquérir le moulin de Trillardou sur la Marne et d’y installer une usine de pompage pouvait fournir 1 m3 par seconde.
Mais, après l'achèvement en 1874 des deux grands collecteurs des égouts de la capitale, le degré d'infection du fleuve devint intolérable à l'aval d'Asnières. Déjà trouble dans sa traversée de la ville, le fleuve y exhalait alors une odeur et une couleur de purin... Le dragage du lit pendant l'été était évidemment insuffisant et on trouvait de nombreux poissons asphyxiés sur les rives. L'inspecteur des établissements insalubres du département de la Seine, le docteur Gérardin, surnommait d'ailleurs en 1875 "île des poils" l'un des points de la rive près de Saint Ouen à cause des amas de peaux et de poils qui s'y accumulaient.
Le métier de porteur d'eau était déclaré franc, c'est-à-dire non régi par une corporation et libre d'accès. Selon Mercier, à la veille de la Révolution, on pouvait estimer à 20.000 le nombre de porteurs d'eau dans Paris qui "du matin au soir, montent deux sceaux pleins depuis le premier jusqu'au septième étage, et quelquefois au-delà ; la voie d'eau (livraison ) coûtait six liards ou deux sols ; quand le porteur est robuste, il fait environ trente voyages par jour". Le porteur à tonneau puisait l'eau dans le fleuve.
Les citadins pouvaient faire appel aux nombreux porteurs qui se répartissaient en trois catégories : d'une part les " porteurs à bretelles " portant deux seaux au bout d’un balancier retenu par une courroie passée sur les épaules et qui avaient seuls le droit de puiser gratuitement de l'eau aux fontaines publiques, d'autre part, ceux qui charriaient l'eau dans un tonneau sur une voiture à bras (ils étaient 1.400 à Paris en 1850) et, enfin, ceux qui avaient des voitures attelées avec un cheval (une centaine à la même époque) et qui devaient payer une légère redevance pour s'approvisionner en eau. Ils proposaient au cri de " A l’eau -eau " une eau plus ou moins propre au prix de 2 sols la voie de 30 pintes, soit 28 litres. En 1879 le nombre des porteurs s’était déjà réduit de moitié. En effet, à la suite des travaux d’Haussmann, chaque parisien put disposer de 188 litres d’eau par jour alors qu’un siècle plus tôt, avec une population bien moins nombreuse, il ne disposait chaque jour que de 14 litres pour tous ses besoins.
Les salles de bains étaient encore très rares et les gens devaient aller aux bains douches publics pour se laver. Il était cependant possible de se faire porter un bain à domicile. L'eau chaude était acheminée dans des tonneaux montés sur des chariots équipés d'une chaudière. Les porteurs, formant généralement équipe à deux, installaient alors dans l'appartement du client une baignoire qu'ils remplissaient d'eau chaude et reprenaient le tout une fois le bain terminé.
Les familles populaires se contentaient de l'eau délivrée gratuitement, mais de façon aléatoire, aux bornes publiques ou aux bouches aménagées pour le lavage des caniveaux. Par contre, à Bordeaux, la ville régissait elle-même la distribution de l'eau avec 300 fontaines publiques et 4.000 concessions d'abonnement pour un prix trois fois inférieur que celui pratiqué dans la capitale.
Finalement, la multiplication des fontaines publiques au XIXe siècle, puis l'installation de l'eau courante, firent disparaître progressivement le métier de porteur d’eau. On voit cependant encore placardé sur certains immeubles versaillais une plaque avec la mention " eau à tous les étages " qui confirme que l’eau courante n’était pas encore généralisée, en particulier dans les derniers étages, ceux qui étaient dévolus par les bourgeois aux domestiques.
Dans les conditions d’alors, Hippocrate ne fut pas seul à apprécier l’eau de source. Ainsi Pline l'Ancien a-t-il décrit les mérites réels ou supposés des eaux minérales, certaines étant même capables, selon lui, de lutter contre l'ivrognerie alors que l'eau de la source de Cyzique, dédiée à Cupidon, était censée guérir de l'amour...
Henri IV créa en 1605 la charge de Surintendant des Eaux Minérales de France pour son Premier Médecin, à charge pour lui de nommer un intendant et plusieurs maîtres de capacité suffisante dans les provinces où il y aurait des bains et fontaines. Vallot, Premier Médecin du Roi, accorda ainsi en 1666 aux chirurgiens parisiens Louis Barail et Arthur Filensac le droit de vendre dans la capitale des eaux de Sainte-Reine, Spa, Saint-Myon et Forges moyennant une redevance annuelle de 100 livres, droit qu'ils sous-concédèrent à un certain Payen.
Cependant, les fraudes ne manquaient pas... Par exemple, en 1755, l'intendant des eaux Emmanuel Tardy releva que des domestiques prélevaient l'eau au premier ruisseau venu pendant que des bateliers s'arrêtaient à Vichy et chargeaient de l'eau s'écoulant dans la rivière pour la revendre comme eau de Vichy après y avoir fait dissoudre du sel de Seignette...
Pour en améliorer l'efficacité, le contrôle de la qualité et des prix des eaux minérales fut transféré en 1772 du Premier Médecin à une commission royale de médecine chargée, par ailleurs, de vérifier les noms des acheteurs. Cependant, l'intendant des eaux, nommé par le Superintendant des Eaux Minérales, continuait à contrôler le puisage et le marquage des bouteilles par un cachet.
Le docteur Desbrest, propriétaire de la source de Châteldon, profita de la rédaction des cahiers de doléances en 1789 pour dénoncer le privilège des bureaux de vente des eaux minérales et du prix fixé par la Société Royale de Médecine. Sous la Restauration, messieurs Arnaud et Poulard tenaient rue Rousseau à Paris le dépôt des Eaux minérales de France et étrangères ; ils se targuaient en 1820 dans leur publicité d'être les "seuls brevetés du roi depuis 40 ans". Ces marchands d’eaux minérales vendaient les bouteilles de verre ou de grès à des conditions de prix très variées : 10 francs la bouteille de 4 pintes (3,7 litres) d'eau de Vals, Lamothe, Balarue ou Cransac, 5,75 francs la bouteille de 3 chopines (1,4 litre) d'eau de Seydschutz de Bohème, 3 francs celle d'une pinte (0,93 litre) d'eau de Cauterets, 2,50 francs celle du Mont d'Or et de Plombières, 2 francs celle de Château Guyon et Spa, 1,50 celle de Contrexéville, 1,25 celle de Vichy et 30 centimes celle de Passy. Les bouteilles étaient remplies par immersion et on enfonçait à l'intérieur un petit bâton cylindrique afin de préserver la place pour l'expansion des gaz dissous. Le bouchage de ces bouteilles était assuré avec du liège, de la peau et de la cire cachetée au nom de l'exploitant.
Avec l'embourgeoisement du Second Empire et l'élargissement de la clientèle, les demandes d'autorisation de commercialiser des eaux minérales se multiplièrent : près de 1.900 demandes de particuliers furent reçues en un siècle et 1.460 sources officiellement recensées en 1911. Chaque propriétaire avait la liberté de forer une source et certains, pour profiter de la notoriété des sources les plus anciennes, n'hésitaient pas à le faire à proximité immédiate au risque de détourner l'écoulement initial des eaux. Pour contrer cet injuste comportement, il fut édicté en 1848 qu'aucun travail souterrain ne pourrait être pratiqué à moins de mille mètres d'une source d'eau minérale sans autorisation préalable du préfet, après avis de l'ingénieur des mines et du médecin inspecteur de l'établissement thermal, ce dernier succédant à l'ancien intendant des eaux. Pour renforcer le contrôle de ces établissements par le service des Mines, certaines sources furent reconnues d'utilité publique, à commencer par celles de Plombières et de Bagnols en 1857 et Luxeuil l'année suivante. Des périmètres de protection furent ensuite institués, le premier l'étant par décret du 20 juin 1861 au bénéfice de la source de Contrexéville
Marchands de vins
Parlant de la Gaule centrale, Cicéron nous apprend que le commerce des vins était, comme aujourd’hui pour les boissons alcoolisées, soumis sous l’Empire à des taxes spécifiques : le proconsul Tiburius exigeait ainsi quatre deniers pour l’entrée de chaque amphore dans Toulouse ; Servius en demandait deux, une autre taxe pouvant être imposée à ceux qui transportaient du vin à Cobiamaque, bourg situé entre Toulouse et Narbonne.
Le commerce de vins en gros était exercé par de riches bourgeois, échevins ou personnages de haut rang qui se voulaient, comme les bouchers, indépendants du prévôt. Le métier était libre d'accès à condition de payer le droit des mesures et la journée du crieur-jaugeur de vins dit " droit de chantage ".
La communauté parisienne de ce métier comprenait les marchands de vins en gros qui, vendant le vin en muids, étaient dits des muigiers alors que les marchands au détail, au broc, s’appelaient des broqueteurs.
Si le commerce des vins remonte à la plus haute Antiquité et si l’on retrouve encore aujourd’hui de ces amphores qui servaient à les transporter, celui des vins de Bourgogne n’est pas très ancien. C’est un nommé Claude Bosse, vigneron à Charnay, près de Mâcon, qui en jeta les bases. Les vins du beaujolais et du mâconnais n’étaient que difficilement vendus dans les bourgades avoisinantes. Notre homme, ayant décidé d’aller chercher un débouché dans la capitale, attela donc les bœufs de son écurie à une charrette chargée de deux pièces d’environ deux cents litres et atteignit son but trente trois jours plus tard. La semaine suivante, à Versailles, il assistait à la messe du roi lorsqu’il se fit remarquer par celui-ci. En effet, Claude Bosse avait une stature colossale et sa tête dépassait de toutes les autres. Louis XIV demanda qu’on l’amène à l’issue de l’office. Une heure plus tard, on l’introduisit dans un salon, vêtu comme les paysans du Mâconnais, c’est-à-dire coiffé d’un large feutre et la poitrine couverte jusqu’aux genoux d’un grand tablier de peau blanche ne laissant voir que ses longues guêtres de toile grise. Le vigneron lui ayant expliqué la raison de sa venue à Paris, le roi voulut goûter de son vin sur-le-champ. Il le trouva supérieur aux vins de Suresnes et de Beaugency qu’on buvait à la Cour et tous les courtisans demandèrent alors à Claude Bosse des vins de Mâcon. Notre vigneron passera ensuite le reste de sa vie à faire le marchand de vins de Bourgogne. Deux siècles plus tard, les 4 hectolitres vendus dans la capitale étaient devenus près de 800.000...
On appelait buvetier celui qui tenait la buvette dans le Parlement et autres tribunaux. En effet, l’eau n’étant pratiquement jamais potable, les buvettes étaient nécessaires pour étancher la soif des homes de loi, en particulier celle des juges qui siégeaient sans discontinuer du lever du jour à midi. Un arrêté de 1524 de la Chambre des requêtes du Parlement de Paris décida qu’il y aurait du pain et du vin dans la chambre des requêtes pour la Tournelle et la Grand’Chambre. Par la suite, les abus provoquèrent quelques épigrammes tels que celui-ci :
Thémis inspire à la buvette
Aux magistrats la plus droite équité ;
A l’audience on vous répète
Plus d’arrêt que Bacchus a dicté !
Les vendeurs de vins ne doivent pas être confondus avec les marchands de vins. L'ordonnance du roi Jean de 1351 porte le nombre de vendeurs de vins à 80, en soumet la nomination au prévôt des marchands et leur attribue d'une part les fonctions de négociant pour assurer la qualité et le paiement des vins, d'autre part celle d'agent administratif pour l'enregistrement des quantités entrant dans Paris. Les marchands de vins ne payant pas à l'origine de taxes, la communauté des vendeurs de vins fut, de fait, collectrice de l'octroi sur les vins.
Le nombre des vendeurs fut réduit à 60 en 1410, puis à 34 en 1507, mais ceux-ci se faisaient suppléer par de nombreux compagnons d'office. Leur communauté, dont le bureau parisien était au port de Grève, était administrée par 2 anciens receveurs, 6 vendeurs élus pour contrôler et enregistrer les arrivages et 2 procureurs syndics chargés de la gestion des affaires avec le concours du doyen des vendeurs. Cette riche profession disparut avec le rachat de leurs offices par la ville de Paris en 1741.
Des courtiers gourmets piqueurs de vins furent institués en 1813 auprès de l’entrepôt de Paris pour servir d’intermédiaires exclusifs entre marchands et acheteurs de boissons. Ils remplissaient les fonctions d’experts lorsqu’il y avait une contestation sur la qualité des vins, en particulier lorsque les voituriers et bateliers approvisionnant Paris étaient accusés d’avoir altéré ou falsifié les marchandises durant le transport.
Au début du XVIIe siècle, à l'issue des vendanges, à Paris comme en province, les crieurs de vin promenaient des futailles pleines sur des charrettes pour faire goûter le vin nouveau aux passants.
Crieurs d’eau-de-vie
L’eau-de-vie a longtemps été considérée comme un médicament vendu exclusivement par les apothicaires. Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’elle devint une boisson dont le peuple commença à user et, bientôt, à abuser sous la pression des marchands. En 1661, des crieurs d'eau-de-vie allaient ainsi réveiller les artisans parisiens dès trois heures du matin pour les inviter sournoisement à " tuer le ver ". Bien avant le chant du coq, vers quatre heures du matin, on entendait dans les rues leur cri " Eau-de-vie, brandevin et la dragée au bout ! A la bonne eau-de-vie pour réjouir le cœur ! A mon petit cabaret, à mon petit bouchon ! ". Les uns, leur éventaire accroché autour du cou par un licol, allaient de porte en porte offrir à domicile leurs services ; le plus grand nombre à un carrefour ou au coin d’une rue fréquentée, dressait leur étal avec les tasses et les flacons d’étain, une lanterne pour s’éclairer et un petit auvent portatif pour se protéger des intempéries. Des cartes et des dés étaient disponibles sur une nappe pour engager une partie avec le marchand et rendre encore plus attrayant son petit cabaret ambulant.
Un arrêté de janvier 1678 donna force de loi à la coutume qui autorisait les pauvres exerçant le métier de marchand d’eau-de-vie à s’établir dans les rues. Pour limiter cependant le zèle de leur commerce dénoncé par les limonadiers, il leur fut défendu six mois plus tard de mêler du sucre et autres liqueurs que l’eau-de-vie à leurs cerises et noix confites
Limonadiers
Les limonadiers ne faisaient que revendre au détail l'eau-de-vie. Ils furent unis en 1676 aux distillateurs au grand dam de ces derniers. Leur corporation fut abolie en 1704 et remplacée par 150 offices héréditaires, aussitôt rachetés pour la somme totale de 200.000 livres. A nouveau supprimée l'année suivante alors que le droit de vendre des eaux-de-vie et liqueurs était concédé à 500 privilégiés, la communauté des limonadiers fut rétablie en 1713 avant d'être définitivement supprimée en 1775 avec toutes les autres corporations par Turgot.
Par un arrêt de 1689, les limonadiers avaient obtenu le monopole de la fabrication et la vente de toute limonade ambrée, parfumée et autres eaux de gelées et glaces de fruits et de fleurs, y compris du " populo " (liqueur d'esprit-de-vin, eau, sucre, musc, ambre, essence d'anis et essence de cannelle), de la frangipane, de l'aigre de cèdre (jus de citron qu'on servait avec l'écorce confite du même fruit), du sorbet et du café en grains, en poudre ou en boisson. Ils pouvaient avoir, sur leur petite table de vente au détail, un flacon et une fontaine d'une capacité de 4 pintes d'eau-de-vie.
Les limonadiers ne pouvaient pas employer leurs femmes, enfants ou commis à la vente d'eau-de-vie. Par contre, ils pouvaient employer plusieurs compagnons ayant effectué leurs 4 années d'apprentissage. Leurs boutiques, qui se signalaient le soir par des lanternes de couleur pendant sur la rue, étaient le véritable rendez-vous des malfrats et autres débauchés qui abusaient d'une liqueur appelée " ipotèque ". Pour des raisons de sécurité publique, les limonadiers furent obligés, d'une part de fermer leurs boutiques après 6 heures en décembre -janvier et 10 heures du soir du 1er avril au 1er novembre, d'autre part de faire enregistrer les garçons-limonadiers auprès du prévôt.
Cafetiers
La légende veut que les vertus tonifiantes du café aient été découvertes par un chevrier Yéménite. Une chose est sûre : on buvait du café en 1420 à Aden et c'est Soliman Pacha, ambassadeur de Turquie auprès de Louis XIV, qui, en 1669, introduisit cette boisson en France. La noblesse découvrit alors cette décoction dont on disait le plus grand bien. Trois ans plus tard, un Arménien nommé Pascal ouvrit la première boutique, mais sans succès. Il fallut attendre l'ouverture du "Procope" qui devint le haut lieu de la vie intellectuelle parisienne. Dès lors, les vocations de cafetiers se multiplièrent et on en comptait déjà plus de 300 en 1716 dans la capitale.
On commença à colporter le café dans la capitale trois ans après son introduction dans les salons de la Cour. Le marchand portait devant lui un petit éventaire sur lequel étaient installées des tasses ; il portait d’une main un petit réchaud surmonté d’une cafetière dont le contenu était maintenu bouillant et de l’autre une petite fontaine lui servant de réserve d’eau. Les amateurs hélaient le cafetier par la fenêtre et le faisaient monter chez eux.
Au XVIIIe siècle, en allant à leur travail, la plupart des ouvriers prenaient au coin des rues un café au lait que leur proposaient des colporteuses dans des fontaines de fer-blanc. Pour deux sols, les cafetières ambulantes faisaient ainsi une vive concurrence aux limonadiers qui proposaient la tasse de café à cinq sols dans leur boutique. Nous devons au pharmacien Descroisille l'invention en 1802 de ce qu'il appelait une " caféolette ", notre cafetière constituée de deux récipients séparés par un filtre.
C’est fort de son expérience d’ancien garçon de café à la gare de Lyon, qu’Eddie Barclay créa la première " discothèque " sous l’Occupation avant d’être chef d’orchestre, puis un grand éditeur de disques de jazz et de chansons de variétés
Colporteurs de tisane
Pendant le Second Empire et durant plus de trente ans, un marchand de coco dénommé Labbé déambulait devant le Théâtre de la Porte Saint-Martin avec sa fontaine enguirlandée et empanachée sur le dos, une clochette et un bonnet garni de plaques de cuivre et de plumes de héron pour attirer l'attention des enfants, des acteurs et des spectateurs assoiffés. Ceint d’un tablier blanc, avec deux gobelets accrochés à la ceinture, il parcourait les rues en criant " A la fraîche, à la fraîche, qui veut en boire ? Deux coups pour un liard ! ". Celui qu’on surnommait le père Gilbert, un ancien marchand de badines reconverti, lui faisait directement concurrence.
Les tisanes actuelles n’auraient eu aucun succès à la vente dans les rues de nos villes d’antan. Les colporteurs de tisane proposaient en fait de l’eau de réglisse légèrement sucrée et aromatisée qui constituait une boisson rafraîchissante appréciée des enfants jusqu’à l’invasion des cocas avec le débarquement américain. Cependant, il était encore possible, dans les années 1950, de rencontrer un marchand de coco à la sortie des écoles ou dans les fêtes foraines. Les marchands de coco et de tisane portaient une fontaine en fer blanc sur le dos et offraient, selon la saison, des tisanes de feuilles, d'orge, d’amandes ou de réglisse chaudes ou froides. Certains proposaient même des décoctions de chiendent réputées laxatives, voire d'oseille pour son effet purgatif
Grainiers et feiniers
En 1678, les grainiers avaient l'exclusivité de la vente de pois blancs, pois verts, pois au cul noir, pois chiches, pois cornus, fèves de haricots, lentilles, fèves de marais, petites fèves tant crues que cuites, orge en grain, orge mondé, avoine, gruau d'avoine, millet en grain, millet mondé, riz, blé, sénevé, poulvré (graines de moutarde), seigle, sarrasin, navette, chènevis, vesce, sainfoin, luzerne, trèfle de Hollande, lupins, graines de lin,, poillot (herbe odoriférante), alpiste (millet pour canaris), graine de coriandre (dont on faisait des dragées), graines de laitues, pourpiers, poireaux, oignons, épinards, salsifis, choux, cerfeuil, farines de fève d'orobe, de seigle, de froment, d'orge, farines de lupins et de graines de lin, fenugré et autres marchandises dépendantes comme foin et paille. Toutefois, les jardiniers et domestiques pouvaient vendre en gros ces marchandises sur les places et marchés publics dans la mesure où il s'agissait de leur production et qu'ils ne les avaient pas emmagasinés au préalable, en particulier dans les hôtelleries où ils étaient hébergés.
A ce propos, il faut se rappeller que jusqu'à la Révolution de 1789, d’une part on ne pouvait moissonner avant la publication du " ban de la moisson " et, d’autre part, que la circulation des grains était interdite entre provinces. Ces interdits expliquent pourquoi la famine pouvait frapper une région française pendant qu’une autre était dans l’abondance. Mais faut-il souligner que cette situation n’est inouïe qu’il n’y paraît : elle se retrouve encore de nos jours entre pays et n’est résolues qu’avec les programmes d’aide alimentaire.
Au cours du XVIIème siècle le nombre des maîtres grainiers parisiens passa de 30 à 400 dispersés dans les différents quartiers. La corporation des grainiers était la seule à admettre les femmes à la maîtrise dans les mêmes conditions que les hommes, à savoir un apprentissage de 6 ans et un compagnonnage de 2 ans. Deux des quatre jurés de la corporation étaient d'ailleurs des femmes. Leur confrérie, dédiée à saint Nicolas et saint Antoine, avait sa chapelle aux Petits Augustins.
Les modestes marchands qui, au moyen âge, vendaient le foin, étaient dénommés feiniers
Marchands de verdure
Pour rendre leurs étals plus attrayants, les fromagers, fruitiers et autres regrattiers appréciaient les feuilles de verdure. Encore fallait-il qu'elles fussent fraîches et entières pour renforcer l'image de qualité des produits présentés. La forte demande qui en découlait était satisfaite par les marchands de verdure qui devaient obtenir un permis spécial auprès des Eaux et forêts.
Selon la saison, la cueillette des fougères dans les bois environnant les grandes cités était opérée par toute la famille à l'endroit assigné par l'administration ; de l’été à l’automne, les marchands de verdure approvisionnaient les fromagers en feuilles de vigne ; à Noël, ils circulaient dans les rues avec une perche garnie de touffes de gui alors qu'au printemps, ils proposaient aux passants des feuilles de pissenlit.
Retour Table des matières